
La solitude du manager : pourquoi on se sent seul, et à qui en parler
45 % des dirigeants se sentent isolés. L'isolement managérial n'est ni un échec ni une faiblesse, c'est une conséquence du rôle. Pourquoi il s'installe, et concrètement à qui parler quand on est manager.

Loïc Wan-Ajouhu
Co-Fondateur de Vikl, ancien Directeur financier chez VINCI Construction
En bref. L'isolement managérial, c'est le sentiment de n'avoir personne avec qui réfléchir vraiment face à une décision difficile. Il touche 45 % des dirigeants (Bpifrance, 2016). Ce n'est ni un échec ni une faiblesse, mais une conséquence du rôle. Pour en sortir : nommer ce qu'on ressent, et trouver à qui en parler.
Le jour où j'ai compris ce qu'était la solitude managériale
Il y a quelques années, je dirigeais des équipes sur un chantier au Congo pour VINCI Construction. Sur le papier, j'avais tout pour réussir : un poste à responsabilité, une équipe, une mission claire. Dans les faits, je n'avais jamais été aussi seul.
À des milliers de kilomètres du siège, avec le décalage horaire, je prenais des décisions lourdes sans personne avec qui les peser vraiment. Mes équipes attendaient de moi des réponses. Ma direction attendait des résultats. Et moi, le soir, je tournais en boucle sur des situations que je ne pouvais partager avec personne. Pas par manque de gens autour de moi, mais parce qu'aucun n'était à la bonne place pour entendre mes doutes.
C'est là qu'est née l'idée de Vikl. Parce que cette solitude, je l'ai vécue dans ma chair, et je sais aujourd'hui qu'elle touche bien plus de managers qu'on ne l'imagine.
L'isolement managérial, c'est quoi exactement ?
Ce n'est pas être seul physiquement. Un manager passe ses journées entouré : réunions, points d'équipe, sollicitations permanentes. L'isolement managérial, c'est autre chose. C'est cette sensation de n'avoir personne avec qui réfléchir vraiment, sans filtre, quand une décision difficile se présente.
Le manager occupe une position d'entre-deux inconfortable. Il n'est plus tout à fait un pair pour son équipe : il évalue, il arbitre, il porte des décisions qu'il n'a pas toujours prises. Et il n'est pas non plus dans le cercle de la direction. Résultat : il se retrouve souvent à porter seul des doutes qu'il ne peut confier ni en haut, ni en bas.
Et les chiffres confirment que ce ressenti est massif :
- Selon l'étude Bpifrance Le Lab (2016), 45 % des dirigeants se sentent seuls dans l'exercice de leur fonction, dont 11 % « très seuls ».
- Toujours selon Bpifrance, près de 3 dirigeants de PME et d'ETI sur 4 estiment ne pas se sentir suffisamment entourés.
- Une étude Square / Ipsos de mars 2024 confirme la tendance : un dirigeant sur trois ressent de la solitude liée à son activité.
Ces études portent sur les dirigeants, mais le mécanisme est le même un cran plus bas, chez les managers de proximité. Dès qu'on a une équipe à porter, on entre dans cette zone de solitude.
Pourquoi se sent-on seul quand on devient manager ?
Parce que les règles changent du jour au lendemain, sans mode d'emploi.
On ne peut plus tout dire. Hier, vous râliez avec vos collègues à la machine à café. Aujourd'hui, ces mêmes collègues sont dans votre équipe. Ce que vous laissez paraître a un poids différent. Alors on se censure, et on s'isole un peu plus.
On est censé avoir les réponses. Le manager est vu comme celui qui sait. Avouer un doute donne l'impression de fragiliser sa légitimité. Du coup, on encaisse en silence, on fait bonne figure, et la pression monte.
Demander de l'aide ressemble à un aveu de faiblesse. C'est faux, évidemment. Mais cette croyance est tenace. Beaucoup de managers préfèrent ruminer un problème pendant des semaines plutôt que de dire « je ne sais pas comment gérer ça ».
Cet isolement a un coût réel. On reporte les conversations difficiles. On laisse les tensions s'installer. On décide dans l'urgence émotionnelle plutôt qu'avec du recul. Et, à force, on s'use. Je suis bien placé pour le savoir.
À qui parler quand on est manager ?
C'est la vraie question. Et il n'y a pas une réponse, mais plusieurs, à combiner.
Son propre manager. En théorie, c'est le premier interlocuteur. En pratique, beaucoup hésitent : on ne veut pas donner l'image de quelqu'un qui ne maîtrise pas. C'est dommage, car un bon N+1 est une ressource précieuse. Si la relation le permet, osez.
Un pair de confiance. Un autre manager, dans une autre équipe, qui vit les mêmes situations. Ces conversations entre pairs sont souvent les plus libératrices, parce qu'il n'y a pas d'enjeu hiérarchique. Le problème, c'est qu'elles supposent du temps et de la confiance, deux choses rares.
Un coach. Un coaching managérial fait un bien réel. Mais il reste cher (de 600 à 1 800 € la séance pour un accompagnement managérial, selon les grilles de marché 2026) et, surtout, il n'est pas là à 22 h, la veille d'un entretien qui vous angoisse.
Un espace neutre, disponible quand le besoin se présente. C'est précisément le vide qu'on a voulu combler avec Vikl : un endroit où poser une situation, à n'importe quelle heure, sans jugement et en toute confidentialité. Pas pour remplacer un humain, un coach, un pair, un ami restent irremplaçables, mais pour ne plus avoir à attendre le bon moment ou la bonne personne pour clarifier ce qu'on vit. Le soir, au Congo, c'est exactement ce qui m'aurait manqué.
Manager isolé : que faire concrètement ?
Quelques réflexes simples, qui changent beaucoup :
- Nommer ce qu'on ressent. « Je me sens seul sur cette décision. » Le dire, même à soi-même, désamorce déjà une partie de la charge.
- Sortir de sa tête. Écrire la situation, l'expliquer à voix haute, la formuler à quelqu'un (ou à quelque chose). Tant qu'un problème tourne en boucle dans le crâne, il grossit.
- Casser l'isolement avant la crise. N'attendez pas d'être au bord du burn-out. Créez vos points réguliers, avec un pair, un coach, un outil, avant d'en avoir désespérément besoin.
- Se rappeler que c'est le rôle, pas vous. La solitude vient de la position, pas d'un manque de votre part. Ça n'a rien à voir avec votre valeur.
En résumé
La solitude du manager n'est pas une anomalie : c'est une conséquence presque mécanique du rôle. Près d'un dirigeant sur deux la ressent. Si c'est votre cas, vous n'avez rien raté, vous êtes simplement à une place qui isole.
La bonne nouvelle, c'est que cet isolement n'a rien de fatal. La seule vraie erreur serait de continuer à répondre « ça va » à tout le monde, y compris à soi-même. Le premier pas, c'est d'oser dire les choses à quelqu'un. Le reste suit. C'est cette conviction, née sur un chantier à l'autre bout du monde, qui a donné naissance à Vikl.
Articles liés
À qui parler quand on est manager ? Vos options, et comment choisir
Manager, vous avez besoin de poser une situation mais vous ne savez pas vers qui vous tourner ? Le tour d'horizon concret des interlocuteurs possibles, leurs limites, et comment choisir selon le moment.
Manager pour la première fois : gérer le stress et la solitude du nouveau rôle
Devenir manager, c'est changer de métier du jour au lendemain. Stress, syndrome de l'imposteur, solitude soudaine : ce qui attend les primo-managers, et comment aborder cette transition sans s'épuiser.
La charge mentale du manager : la reconnaître et l'alléger
Penser à tout, pour tout le monde, tout le temps : la charge mentale du manager est invisible mais épuisante. Comment la reconnaître, et des leviers concrets pour l'alléger sans culpabiliser.
